Dans deux publications récentes, nous évoquions une tour de Babel économique et un Dîner de cons collectif où nous courons toujours plus vite pour alimenter une machine qui exige toujours plus sur une planète finie. Nous rappelions aussi que le mot « économie » signifiait à l’origine l’art de bien gérer la maison.
Pour bien gérer la maison, il faut commencer par regarder ses fondations. Vaclav Smil, universitaire canadien de réputation mondiale, rappelle que notre civilisation moderne repose sur quatre piliers matériels : le béton, l’acier, les plastiques et l’ammoniac.
Le béton forme nos immeubles, nos routes, nos ponts, nos barrages et une grande partie de nos infrastructures publiques. L’acier soutient aussi ces infrastructures, nos machines et nos moyens de transport : automobiles, camions, trains et navires.
Les plastiques sont partout dans la santé, l’alimentation, l’électronique et le transport. L’ammoniac, produit principalement à partir du gaz naturel, permet de fabriquer les engrais azotés qui soutiennent près de la moitié de la production alimentaire mondiale.
Ces quatre matériaux constituent l’ossature physique de notre économie. Toute notre sophistication financière, numérique et technologique repose ultimement sur cette base matérielle.
La production mondiale de béton et d’acier plafonne. Les plastiques et l’ammoniac suivront à mesure que le gaz, le pétrole et le charbon deviendront plus coûteux, plus contraints et plus instables.
Lorsque la base matérielle plafonne, l’expansion économique plafonne avec elle. Nous passons alors d’une économie qui construit toujours plus à une économie qui lutte pour entretenir, réparer et préserver ce qu’elle possède déjà.
Arthur Berman, géologue pétrolier et analyste énergétique américain connu pour ses travaux sur les limites physiques de l’industrie pétrolière, décrit cette dynamique comme une course vers le fond. Les marges fondent, les salaires décrochent de l’inflation, la qualité recule, les normes se relâchent et la stabilité géopolitique s’effrite.
Dans un monde qui se contracte sur les plans énergétique et matériel, la compétition pour les ressources s’intensifie. La Chine, les États-Unis et les autres grandes puissances durcissent déjà le jeu pour sécuriser l’énergie, les matières premières, les technologies et les chaînes d’approvisionnement.
Nous pouvons créer de la dette à volonté et écrire des milliards de lignes de code. Le ciment, l’acier, les engrais, les ressources naturelles et l’énergie restent soumis aux contraintes du monde physique.
Continuer à promettre toujours plus de croissance alors que les fondations matérielles se fragilisent relève du déni économique. Le surendettement permet de repousser la facture, comme l’illustrent les 13,6 milliards de dollars de déficit prévus au Québec et les 78,3 milliards au Canada dans les budgets 2025-2026, mais les contraintes physiques finissent toujours par imposer leurs conditions.
La physique finit toujours par présenter la facture. Plus nous attendons pour adapter nos entreprises, nos municipalités et nos infrastructures à ces contraintes, plus cette facture devient lourde.
Au Québec, cette réalité est déjà visible dans le déficit d’entretien de nos infrastructures publiques dénoncé par le Vérificateur général du Québec et l’Ordre des ingénieurs du Québec. Nos routes dégradées et nos infrastructures vieillissantes montrent déjà ce qui arrive lorsqu’une société promet l’expansion pendant qu’elle laisse les fondations de la maison se détériorer.




