Une vieille légende raconte qu’un roi, impressionné par l’invention du jeu d’échecs, offre à son créateur la récompense de son choix. Celui-ci demande un grain de riz sur la première case, puis le double sur chaque case suivante. Le roi accepte, amusé par une demande qui lui paraît dérisoire.

Les premières cases semblent lui donner raison : 1 grain, puis 2, 4, 8, 16, 32, 64. Presque rien au début, puis les quantités explosent parce que chaque augmentation s’applique à une quantité déjà plus grande. Voilà une exponentielle.

Cette légende ressemble étrangement à notre modèle économique. Le monde politique et économique considère encore comme normale une croissance du PIB d’environ 3 % par année, année après année, sans poser sérieusement la question de sa faisabilité physique.

Dans un chiffrier Excel, 3 % semblent inoffensifs. Mais 3 % ne s’ajoutent pas chaque année à la même économie : ils s’ajoutent à une économie devenue plus grosse l’année précédente. À ce rythme, l’économie double environ tous les 24 ans et devient près de 19 fois plus grosse en un siècle.

Imaginez ce que cela signifie concrètement. Une économie presque vingt fois plus grande doit produire, transporter, construire et consommer à une échelle sans commune mesure avec celle d’aujourd’hui, tout en puisant dans la même planète.

C’est ici que le monde physique rattrape les modèles économiques. La croissance exige de l’énergie, des matières, des infrastructures et une capacité des écosystèmes à absorber nos rejets. Le paradoxe de Jevons montre aussi comment les gains d’efficacité peuvent alimenter davantage d’usages plutôt que réduire la consommation totale.

Le découplage absolu à l’échelle mondiale, les technologies vertes, la finance durable et le développement durable servent encore trop souvent à maintenir l’idée que cette trajectoire pourra continuer. Pendant ce temps, sept des neuf limites planétaires qui encadrent les conditions favorables à la vie humaine ont déjà été dépassées.

Depuis les Trente Glorieuses, nous avons regardé les premières cases de l’échiquier se remplir en concluant que le système fonctionnait. L’énergie était abondante, les ressources accessibles, les infrastructures nouvelles et les marges écologiques beaucoup plus grandes.

Nous avançons maintenant vers les cases où les quantités deviennent gigantesques. Chaque nouvelle croissance s’applique à une économie déjà immense, pendant que les ressources se raréfient, que les infrastructures vieillissent et que les écosystèmes se dégradent.

Le problème dépasse même la quantité. Le PIB additionne l’activité monétaire sans distinguer ce qui améliore réellement notre qualité de vie de ce qui répare les dégâts du système.

Reconstruire après une catastrophe, traiter des maladies liées à la pollution ou remplacer des produits conçus pour durer peu font augmenter le PIB. Prévenir les dommages, prendre soin d’un proche ou préserver un écosystème peuvent créer une valeur immense tout en comptant très peu dans cet indicateur.

Nous avons donc construit notre boussole économique autour d’un indicateur d’activité que nous exigeons ensuite de faire croître exponentiellement. Le tout dans un monde réel régi par des limites biophysiques totalement indifférentes à nos objectifs de croissance.

Le développement économique du XXIe siècle exige désormais des choix courageux. Nous devons décider ce que nous maintenons, ce que nous adaptons, ce que nous développons et surtout ce que nous abandonnons.

Continuer à remplir les cases comme si l’échiquier était infini revient à laisser l’exponentielle décider à notre place. L’état de nos infrastructures publiques montre déjà l’absurdité du modèle : nous promettons toujours plus alors que nous peinons à entretenir ce que nous avons déjà construit.