Le véritable moteur de la croissance économique n’a jamais été la technologie. Il a toujours été le surplus énergétique, et c’est précisément ce surplus qui s’érode aujourd’hui.

Sans énergie excédentaire, une société doit consacrer l’essentiel de son travail et de ses ressources à produire la nourriture, l’énergie et les biens essentiels. Elle ne peut entretenir une armée de travailleurs intellectuels, que j’appelle les « pousseux de souris », dont je fais partie, ni une importante fonction publique.

Pendant plus d’un siècle, une énergie abondante et peu coûteuse, surtout le pétrole, a permis d’accroître la productivité, de multiplier les échanges, d’allonger les chaînes logistiques, d’agrandir les villes et d’améliorer les conditions de vie. Nous avons toutefois exploité les gisements les plus accessibles en premier. Il faut maintenant forer plus profondément, traiter des ressources de moindre qualité et construire davantage d’infrastructures pour produire chaque unité d’énergie.

Le taux de retour énergétique (TRE) mesure combien d’énergie nous récupérons pour chaque unité d’énergie investie. Au milieu du XXe siècle, les pétroles conventionnels affichaient un TRE d’environ 75:1. Aujourd’hui, celui de l’ensemble des pétroles et du système énergétique mondial tourne autour de 15:1, soit le seuil que certains jugent nécessaire pour maintenir une économie complexe.

Les estimations du TRE varient beaucoup d’un chercheur à l’autre, mais toutes pointent dans la même direction : nous brûlons une part croissante de notre énergie simplement pour continuer à produire de l’énergie. Cette énergie ne sert plus à fabriquer des biens, transporter les personnes et les marchandises, construire des logements, entretenir les infrastructures ou offrir des services. Autrement dit, il reste de moins en moins d’énergie nette pour faire tourner le reste de l’économie.

Cette contrainte demeure absente des programmes politiques comme des analyses économiques. Nous parlons de dette, de taux d’intérêt, d’inflation, de marchés financiers et de technologies comme si l’économie pouvait fonctionner indépendamment de l’énergie qui la rend possible.

L’archéologue et anthropologue Joseph Tainter, qui a étudié l’effondrement des sociétés complexes, l’avait bien compris. Les sociétés répondent à leurs problèmes en ajoutant de la complexité, mais cette complexité exige toujours plus d’énergie.

Beaucoup voient dans la technologie le remède miracle pour relancer la croissance. Mais si elle permet parfois de produire plus avec moins d’énergie, l'effet rebond (ou paradoxe de Jevons) vient vite neutraliser ces gains en démultipliant les usages et la consommation.

Le surplus énergétique qui a alimenté deux siècles de croissance s’épuise. Pourtant, nous continuons à bâtir une économie plus complexe, qui exige toujours plus d’énergie et de ressources. Or, la planète ne suit plus, et le mur énergétique auquel se heurte l’IA en est un exemple frappant.