Dans la cinquantaine de conférences publiques que notre équipe anime chaque année, une question revient souvent : quels secteurs économiques risquent de connaître les plus fortes transformations au cours des prochaines années ? Notre lecture est claire : les secteurs financier et quaternaire pourraient être parmi les plus exposés à une décroissance importante au cours de la prochaine décennie, non par idéologie, mais sous l’effet de contraintes physiques, énergétiques et économiques croissantes.

Notre économie ressemble de plus en plus à une tour de Babel. À mesure que nous montons dans cette tour, nous nous éloignons des activités directement liées à la matière, à l’énergie et aux besoins essentiels, tout en multipliant les couches financières, numériques, administratives et intellectuelles qui dépendent entièrement de cette base matérielle.

Le secteur financier n’est pas l’économie réelle, mais la couche qui finance, assure et valorise le reste de l’activité économique à travers le crédit, la dette, les marchés, les assurances et les investissements. Il joue un rôle essentiel lorsqu’il permet de financer les activités productives, mais devient plus fragile lorsqu’il croît durablement plus vite que l’économie matérielle qu’il est censé soutenir et transforme une part croissante de l’avenir en promesses de rendement ou de remboursement.

Le secteur quaternaire regroupe quant à lui une grande partie de l’économie du savoir et de l’optimisation : numérique, données, intelligence artificielle, recherche, ingénierie, planification, conseil et plateformes. Il crée une valeur considérable lorsqu’il permet de faire mieux avec moins, mais devient lui aussi vulnérable lorsqu’il se développe comme si l’énergie, les ressources naturelles et les capacités matérielles nécessaires à son fonctionnement étaient infinies.

Dans un monde où l’énergie, les ressources, la stabilité écologique et les capacités de production deviennent progressivement plus contraignantes, toutes les activités économiques ne peuvent pas continuer à croître simultanément. Les arbitrages prennent alors davantage d’importance et ramènent l’économie vers ses fonctions fondamentales : se nourrir, se loger, s’habiller, se soigner, s’éduquer, se déplacer et assurer un niveau suffisant de sécurité collective.

À la base de cette économie se trouve la biosphère : les sols, l’eau, les forêts, les ressources énergétiques et un climat suffisamment stable. Cette base est aujourd’hui soumise à des pressions croissantes. La disponibilité de certaines ressources stratégiques devient plus incertaine, le climat se dérègle et plusieurs limites planétaires sont déjà dépassées, ce qui signifie que l’économie devra de plus en plus composer avec des contraintes qu’elle ne peut ni négocier ni contourner durablement.

Le secteur primaire, qui fournit la nourriture, l’énergie et les matières premières, redevient ainsi stratégique. Le secteur secondaire, qui transforme ces ressources en biens, pourrait devoir se recentrer davantage sur les besoins essentiels et sur des chaînes de valeur plus courtes et plus robustes. Le secteur tertiaire pourrait pour sa part se fragmenter davantage entre les services directement liés aux besoins fondamentaux et ceux dont la valeur dépend davantage d’une économie d’abondance.

Au sommet de la tour se trouvent la finance et une grande partie du secteur quaternaire. Nous pouvons créer davantage de crédit, multiplier les données ou déployer des systèmes d’intelligence artificielle toujours plus puissants, mais ni l’argent ni l’IA ne peuvent produire à volonté davantage d’énergie, de matières premières, d’eau ou de stabilité écologique.

Plus nous nous élevons dans cette tour économique, plus la matière, l’énergie et la nature qui la soutiennent deviennent invisibles, tandis que les modèles financiers et intellectuels gagnent en abstraction. Pourtant, chaque étage demeure entièrement dépendant de ceux qui se trouvent en dessous.

Nous pouvons construire des modèles économiques extrêmement sophistiqués, multiplier les innovations numériques et imaginer des solutions technologiques toujours plus ambitieuses, mais une réalité demeure : l’économie reste enchâssée dans le monde physique. Les lois de la physique finiront toujours par arbitrer ce que nos modèles économiques peuvent ou ne peuvent pas soutenir.

Pour nous, la question stratégique n’est donc plus seulement de savoir quels secteurs vont croître, mais lesquels resteront réellement utiles, viables et robustes dans un monde plus contraint.