Plus le monde devient instable, plus nous cherchons à optimiser nos entreprises, nos chaînes de valeur et nos systèmes. Pourtant, cette quête de performance réduit précisément notre capacité à nous adapter lorsque les conditions changent.
La « loi du potentiel évolutif », formulée par l’anthropologue Elman Service, décrit ce paradoxe avec force. Plus une société devient spécialisée, performante et parfaitement adaptée à un contexte donné, plus son potentiel d’adaptation diminue lorsque ce contexte bascule.
Notre trajectoire économique érode aujourd’hui ce potentiel évolutif. Nous multiplions les spécialisations, concentrons les capacités, allongeons les chaînes de valeur et construisons des dépendances qui transforment chaque gain d’efficacité en nouvelle vulnérabilité.
La numérisation de l’économie et le déploiement massif de l’intelligence artificielle illustrent parfaitement cette logique. Derrière les gains de performance se trouvent une dépendance croissante à l’énergie, aux métaux, aux infrastructures numériques et à quelques technologies contrôlées par une poignée de grandes entreprises et concentrées dans des territoires stratégiques.
Nous créons ainsi une double concentration technologique et géographique au moment même où le monde devient plus instable. Plus nos systèmes deviennent sophistiqués et spécialisés, plus une rupture énergétique, géopolitique, matérielle ou technologique peut se propager rapidement dans toute l’économie.
Cette logique se retrouve aussi dans nos choix d’investissement. Au Québec, des centaines de millions de dollars de fonds publics ont été engagés dans de grands projets privés présentés comme les moteurs incontournables de notre avenir économique, avant que plusieurs ne révèlent des vulnérabilités pourtant prévisibles pour qui analyse sérieusement la métacrise.
Ces ressources auraient pu renforcer la robustesse de nos entreprises, de nos municipalités et de nos territoires. Nous les avons plutôt concentrées dans quelques paris spécialisés fondés sur la croissance, la technologie et des hypothèses de stabilité qui correspondent de moins en moins au monde réel.
Ce biais structure notre développement économique depuis la première révolution industrielle. Croissance infinie, technosolutionnisme, spécialisation, longues chaînes de valeur mondialisées, performance maximale et optimisation ont progressivement remplacé la diversité, la redondance, la régionalisation et la robustesse.
La robustesse exige une logique différente. Elle consiste à réduire les dépendances, diversifier les capacités, conserver des marges de manœuvre, régionaliser certaines chaînes de valeur et accepter une performance moindre aujourd’hui pour préserver notre capacité d’agir demain.
Elle exige aussi de renoncer à l’obsession de tout optimiser. Un système sans capacité excédentaire, sans redondance, sans alternatives et sans ressources disponibles paraît performant tant que tout fonctionne, puis devient extrêmement fragile dès que le contexte change.
Le XXIe siècle récompense déjà les entreprises et les territoires capables d’encaisser les chocs plutôt que ceux qui extraient le dernier point de performance d’un système tendu au maximum. La robustesse devient une stratégie économique centrale dans un monde plus contraint, plus instable et plus imprévisible.
Et nous sommes au début de cette transformation. Les règles économiques, commerciales et géopolitiques sont déjà réécrites par des acteurs déterminés à protéger leurs intérêts, et ceux qui continueront à optimiser pour le monde d’hier découvriront rapidement qu’ils ont perfectionné leur performance pour une partie qui n’existe plus.




