Le système économique ne se contente plus de répondre à nos besoins réels. Il en fabrique sans cesse de nouveaux pour écouler toujours plus de produits et de services superficiels, souvent inutiles, puis présente cette fuite en avant comme du progrès et de l’innovation. Cette fabrication de besoins artificiels alimente toute la machine économique. Le marketing organise l’insatisfaction, le crédit la finance, l’obsolescence accélère le remplacement et le statut social transforme la surconsommation en compétition permanente, mise en scène sur les réseaux sociaux.
Nos besoins essentiels sont d’abord individuels et matériels. Se nourrir, se loger, se vêtir, se soigner, se déplacer et se protéger sont indispensables pour vivre dignement. Mais une vie humaine ne se résume pas à sa survie matérielle. Nous avons aussi des besoins immatériels tout aussi fondamentaux. L’affection, l’appartenance, le repos, la compréhension, la participation, l’autonomie, l’identité, la création et le sens ne peuvent pas être satisfaits par des produits de consommation.
Il faut également distinguer les besoins des moyens choisis pour les satisfaire. Le besoin de mobilité n’impose pas de posséder un VUS, celui de reconnaissance n’exige pas une montre de luxe et celui de communiquer ne commande pas de remplacer son téléphone tous les deux ans.
Nos besoins sont aussi collectifs. L’eau potable, les écoles, les hôpitaux, les infrastructures, la justice, les espaces publics et des écosystèmes fonctionnels ne peuvent pas être garantis par l’accumulation de choix individuels au centre commercial.
En 2012, l’économiste britannique Kate Raworth propose le concept de l’économie du beigne. Elle décrit un espace situé entre un plancher social, sous lequel les besoins essentiels ne sont pas satisfaits, et un plafond écologique, au-delà duquel les limites de la planète sont dépassées. Elle popularise ensuite ce modèle dans son livre publié en 2017.
En 2014, la philosophe suisse Antonietta Di Giulio et la politologue allemande Doris Fuchs appliquent une logique semblable à notre consommation individuelle. Le corridor de consommation nous garantit un minimum pour vivre dignement. Il fixe aussi un maximum pour nous empêcher de surconsommer et de compromettre la satisfaction des besoins des autres.
Entre ce plancher social et ce plafond écologique demeure un vaste espace de liberté. Le corridor n’impose pas une manière uniforme de vivre. Il rappelle toutefois qu’une liberté qui détruit les conditions de vie n’est pas une liberté, mais un privilège prédateur.
Nous devons cesser de confondre croissance et progrès. Les entreprises, organisations et municipalités doivent arrêter de courir après une croissance qui finit par les fragiliser. La priorité est ailleurs : devenir plus robustes et mieux répondre aux besoins réels avec moins de ressources naturelles, moins d’énergie, moins de pollution, moins de dette et moins de job à la con (« Bullshit Job »).




