La semaine dernière, nous avons comparé l’économie à une tour de Babel. Cette semaine, nous proposons une analogie plus humaine, inspirée du film français Le dîner de cons. Dans ce dîner, personne ne se croit ridicule, et c’est précisément ce qui rend la situation si troublante.

Revenons au sens premier du mot économie. Il vient du grec oikonomía : oikos, la maison, et nomos, la règle. À l’origine, l’économie désigne donc l’art de bien gérer la maison, c’est-à-dire organiser des ressources limitées pour répondre à des besoins réels et assurer la continuité dans le temps. Elle ne devrait ni épuiser la maison ni la fragiliser jusqu’à rendre sa propre existence impossible.

Notre économie contemporaine s’est pourtant éloignée de cette logique. Elle continue de chercher une croissance permanente dans un monde matériellement limité, tout en faisant comme si l’énergie, les ressources naturelles, les écosystèmes et les capacités humaines étaient extensibles à l’infini.

Pour justifier cette fuite en avant, nous nous sommes longtemps appuyés sur l’idée que la création de richesse finirait par bénéficier à l’ensemble de la société. En pratique, lorsque la richesse se concentre de plus en plus au sommet, elle ne circule plus de la même manière. Elle s’accumule dans les étages supérieurs de la tour économique pendant que les fondations sociales, écologiques et matérielles deviennent plus fragiles.

Nous finissons alors par ressembler collectivement aux personnages du Dîner de cons, invités à un banquet dont les règles ont été définies par une très petite partie de la société. Nous courons davantage, nous optimisons davantage, nous produisons davantage et nous mesurons davantage, tout en ayant de plus en plus souvent l’impression de faire du surplace.

Le paradoxe devient difficile à ignorer. Nous promettons davantage de progrès collectif, alors que plusieurs indicateurs sociaux et environnementaux racontent une autre histoire : perte de sens, pression permanente, insécurité économique, recours croissant aux banques alimentaires, épuisement professionnel et dégradation accélérée du vivant. Les niveaux élevés d’anxiété et de détresse observés chez les plus jeunes générations méritent d’être lus aussi comme les symptômes d’un système économique qui exige toujours davantage d’adaptation individuelle à un environnement lui-même devenu instable.

Nous avons peu à peu inversé la logique. Le génie humain, notre capacité à comprendre, imaginer, organiser et créer, est de plus en plus mis au service de l’économie plutôt que l’économie au service de l’humain. La nature devient une variable d’ajustement, le vivant un stock, et l’humain une ressource à optimiser. Une partie de nos structures de gestion demeure d’ailleurs profondément marquée par cette vision héritée du taylorisme et de la division scientifique du travail.

Le développement fulgurant de l’intelligence artificielle pourrait encore accélérer cette dynamique. Après avoir organisé le travail humain autour des machines industrielles, nous risquons maintenant d’organiser une part croissante du travail intellectuel autour des machines numériques, jusqu’à nous demander si nous utilisons encore la technologie pour servir nos besoins ou si nous adaptons progressivement nos vies aux besoins du système technologique.

Pour nous, l’économie devrait retrouver son sens premier : permettre aux humains de répondre durablement à leurs besoins dans les limites de leur maison commune. Cette maison, c’est la biosphère. Et aucune théorie économique, aucun marché financier et aucune intelligence artificielle ne peuvent se soustraire durablement à ses limites.

La question n’est donc plus seulement de savoir comment croître. Elle est de savoir pourquoi nous voulons croître, au bénéfice de qui, jusqu’où et avec quelles conséquences. Et surtout, combien de temps encore accepterons-nous de participer à un dîner dont nous connaissons désormais les règles ?