Au cours des deux dernières semaines, nous avons proposé deux analogies pour illustrer le paradigme économique dominant : une économie qui mobilise toujours davantage de ressources humaines, naturelles, financières et technologiques pour poursuivre sa croissance, alors même que la biosphère qui rend cette économie possible subit des pressions croissantes.

Cette semaine, nous voulons nous attaquer à un autre paradigme dominant : le développement durable. Notre critique ne vise pas les personnes qui œuvrent sincèrement en développement durable, en RSE, en ESG ou en finance verte, mais plutôt le cadre de pensée dans lequel une grande partie de ces initiatives s’inscrit encore.

Dans sa forme dominante, le développement durable tente de concilier deux objectifs difficiles à réconcilier : poursuivre durablement la croissance économique tout en réduisant suffisamment les flux de matières, d’énergie et les pressions exercées sur une planète finie. Cette tension apparaît jusque dans l’Objectif de développement durable no 8 des Nations Unies, qui vise explicitement une croissance économique « soutenue, inclusive et durable », tout en cherchant parallèlement à découpler cette croissance de la dégradation environnementale.

Le problème est que les résultats observés à l’échelle mondiale demeurent très éloignés de cette ambition. Après plus de trois décennies de politiques climatiques et de développement durable, les émissions mondiales de CO₂ provenant des combustibles fossiles ont encore atteint un sommet historique en 2025. En parallèle, l’évaluation 2025 des limites planétaires conclut que sept des neuf limites sont désormais dépassées et que les pressions continuent d’augmenter pour chacune d’elles.

Cette situation révèle aussi les limites des approches en silo. Réduire le problème écologique aux seules émissions de gaz à effet de serre ne suffit pas lorsque les enjeux concernent simultanément la biodiversité, l’eau douce, l’usage des sols, les cycles de l’azote et du phosphore, la pollution chimique et l’acidification des océans. Les chercheurs du Stockholm Resilience Centre appellent d’ailleurs explicitement à passer d’actions fragmentées à des approches intégrées reliant climat, biodiversité et pollution.

Pour nous, le problème n’est donc pas l’absence d’efforts, mais la difficulté à remettre en question le cadre économique dans lequel ces efforts sont déployés. Lorsque le développement durable sert surtout à rendre un modèle existant un peu moins dommageable sans questionner ses dépendances, ses volumes, ses usages ou sa finalité, il risque de retarder les arbitrages les plus difficiles.

Nous avons changé d’époque. Les contraintes biophysiques ne sont plus une externalité que l’on pourra traiter lorsque les conditions économiques seront meilleures. Elles deviennent progressivement des contraintes structurelles avec lesquelles nos entreprises, nos municipalités et nos économies devront composer.

La question ne consiste donc plus uniquement à rendre notre développement « durable ». Elle consiste à déterminer ce que nous devons maintenir, adapter, développer et parfois abandonner afin de rester dans les limites du monde réel.

Notre responsabilité collective n’est peut-être plus de promettre un futur durable, mais de bâtir dès maintenant un futur vivable et plus robuste.