Plusieurs personnes nous ont demandé comment comprendre l’intervention américaine au Venezuela et ce qu’elle pourrait signifier pour l’économie et les entreprises québécoises. Une lecture utile consiste à regarder au-delà de la seule dimension politique et à intégrer un facteur souvent sous-estimé : l’énergie.
Jean-Marc Jancovici rappelle depuis des années le lien étroit entre l’activité économique mondiale et la consommation physique d’énergie, particulièrement de pétrole. Ses travaux montrent une forte corrélation historique entre les volumes de pétrole consommés et l’évolution du PIB mondial, alors que le prix du pétrole entretient une relation beaucoup moins directe avec l’activité économique. Le pétrole demeure notamment central dans le transport mondial, lui-même indispensable au fonctionnement d’une économie mondialisée.
Cette dépendance devient plus importante à considérer lorsque l’on regarde l’évolution de l’offre. Dans une analyse publiée en septembre 2025 portant sur environ 15 000 champs pétroliers et gaziers, l’Agence internationale de l’énergie estime que près de 90 % des investissements annuels en amont depuis 2019 servent simplement à compenser le déclin de la production des champs existants. L’IEA souligne également que les taux de déclin se sont accélérés avec le recours croissant au pétrole de schiste et aux ressources en eaux profondes.
Cette réalité aide à comprendre pourquoi l’accès aux ressources énergétiques demeure un enjeu stratégique majeur. Les États-Unis sont intervenus militairement au Venezuela en janvier 2026 et ont capturé Nicolás Maduro, une opération dont la légalité internationale a été largement contestée. Depuis, Washington a aussi cherché à accroître l’accès américain aux ressources pétrolières et minières du Venezuela.
Il serait toutefois réducteur d’affirmer que l’énergie constitue à elle seule la cause de l’intervention. L’administration américaine a invoqué notamment des motifs liés au narcotrafic et à la sécurité régionale, tandis que d’autres analyses mettent en avant les rapports de force géopolitiques, l’influence chinoise et l’accès aux ressources stratégiques. Ce qui nous intéresse ici est plutôt de constater que, dans un monde où l’énergie demeure indispensable à la puissance économique et militaire, la sécurité des approvisionnements redevient un élément central de la stratégie des États.
C’est aussi là que les travaux de Nate Hagens offrent une grille de lecture intéressante. Son approche met l’accent sur la manière dont les sociétés organisent leur économie autour de l’accès à l’énergie et cherchent à maintenir des flux énergétiques suffisants pour soutenir leur niveau de complexité. Plus ces flux deviennent coûteux, difficiles à renouveler ou géopolitiquement vulnérables, plus leur sécurisation devient stratégique.
Pour les entreprises québécoises, les conséquences dépassent largement le secteur pétrolier. Une énergie plus difficile à sécuriser, des rapports de force plus marqués et une fragmentation accrue des échanges peuvent se traduire par davantage de volatilité, des coûts plus difficiles à prévoir et des dépendances plus risquées dans les chaînes d’approvisionnement.
La question stratégique ne consiste donc plus uniquement à savoir comment croître. Elle consiste aussi à déterminer comment demeurer viable lorsque l’énergie, les matières premières et l’accès aux marchés deviennent moins prévisibles.
Dans ce contexte, la lucidité devient un avantage concurrentiel. Les entreprises qui cartographient leurs dépendances, diversifient leurs approvisionnements, réduisent leur exposition énergétique et renforcent leurs marges de manœuvre auront davantage de possibilités pour maintenir, adapter ou transformer leur modèle d’affaires lorsque les conditions changeront.




